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Acquisition – Claire Chesnier dans la collection du FRAC Auvergne

12 janvier 2021

La galerie ETC est fière de pouvoir annoncer l’acquisition par le FRAC Auvergne en 2021 de deux diptyques de l’artistes Claire Chesnier, défendue depuis 2019 par la galerie ETC.

Retrouvez ici le texte de Jean-Charles Vergne, directeur du FRAC Auvergne, à propos de cette acquisition :

Ces deux œuvres constituent un diptyque, mais peuvent aussi être exposées individuellement. La possibilité du diptyque importe néanmoins dans les passages chromatiques et atmosphériques opérés d’une peinture à l’autre, révélateurs de ce qui se joue profondément dans la peinture de Claire Chesnier. Elles succèdent aux deux premières peintures datées de 2013, acquises par la collection du FRAC Auvergne en 2014.

Les années qui séparent ces deux premières acquisitions des deux suivantes ont permis à la peintre d’étendre sa pratique, de sublimer un rapport à la couleur et de sortir des formes polygonales ou trapézoïdales qui circonscrivaient son geste pour développer une relation plus vaste au support. Les formats demeurent approximativement les mêmes, contenus dans un dimensionnement contingenté par les possibilités maximales offertes par le corps de l’artiste, toujours inférieurs à un mètre quatre-vingt sur un mètre soixante, de façon à permettre les passages de brosse dans une gestualité sans reprise.

Cette gestualité réglée sur la possibilité du corps importe et permet d’envisager la peinture de Claire Chesnier à l’aune d’un assentiment accordé au sensible, à la présence, au lien. Elle permet de saisir l’absence de sujet non pas comme une abstraction en soi mais comme le véhicule d’une relation charnelle à la peinture. Cette peinture qui n’a rien de charnel au sens matiériste du terme mais elle s’incarne, se lie à la lumière du monde par sa versatilité chromatique, sa propension à faire naître de la persistance rétinienne, à fluctuer, à s’enfuir puis à apparaître, à se nimber.

Tout se joue dans les recouvrements liquides successifs, dans la manière dont le papier noyé d’eau absorbe les dizaines passages d’encres dont « les pigments s’amalgament, s’attirent ou se repoussent, se sédimentent comme les alluvions déposées par le ressac après une grande marée » comme le note Karim Ghaddab dans le texte consacré à l’artiste pour son exposition à la galerie ETC en 20201. Comme le précise Claire Chesnier, il n’y a, dans sa pratique de la peinture, qu’une abstraction « après coup » ou « malgré tout »2. En d’autres termes, tout est affaire de geste, d’élan, d’un rapport à une matière fuyante, excentrique qui déborde le geste, imbibe le papier et fait advenir une profondeur légère, un voile dans lequel on entre comme dans l’épaisseur d’un reflet, à la fois absorbé et retenu à la lisière. Devant ces couleurs agencées telles un reflet d’eau, une peau crayeuse, un moirage métallique, le regardeur est mis en demeure au sens le plus littéral du terme. La surface est la demeure du regard, invité à s’imprégner de ce qui, après la boue déliquescente du temps de la création, après l’assèchement des couleurs en miction, se révèle à lui dans une succession d’apparitions chromatiques subtiles, de phosphènes picturaux, de bouleversements lents accompagnés par les fluctuations de la lumière du jour. Alors, une abstraction peut-être, mais une abstraction qui ne nous décolle ni ne nous désengage du réel ou de la sensation, bien au contraire.

Souvenons-nous de Giorgio Morandi déclarant : « Pour moi, rien n’est abstrait ; par ailleurs, je pense qu’il n’y a rien de plus surréel ni rien de plus abstrait que le réel.3 »

Le regard porté sur les peintures de Claire Chesnier, pour peu qu’il se laisse porter par la durée et la lumière, se laisse étreindre par le temps qui passe, par le corps de la peinture, finit par se confondre avec ce qu’est un regard : une révélation du monde et du sensible, une mise au point sans cesse réitérée, un aveuglement, une lucidité, une succession de clairvoyances, d’abandons, de pertes, de recouvrements – comme l’on dit parfois « recouvrer la vue » après une cécité passagère.

Jean-Charles Vergne

1- Karim Ghaddab, «La grande image», dans Claire Chesnier, Galerie ETC, 2020.
2- Claire Chesnier, débat en ligne entre Claire Chesnier, Claire Colin-Collin, Karim Ghaddab, Romain Mathieu, ESAD Saint-Etienne, 18 février 2021, https://www.youtube.com/watch?v=wUdA-es_J4M
3- Giorgio Morandi, interview enregistrée le 25 avril 1957 pour « La Voce dell’America ».