© rené guiffrey

24 Juin 2020

René Guiffrey ou l'effroi du beau

René Guiffrey

 

La présence de l'œuvre.

La présence du spectateur à l'œuvre.

Effacer l'ego au maximum.

Effacer les traces du sensible. La peur.

La non-présence.

L'attente invisible d'une vision.

Le doute. La retenue. Le temps du travail. Pas de réponse.

 

Épurement jusqu'à l'effacement.

Le blanc? Aucune évocation.

D'aucune sorte pour l'auteur.

Rien à voir avec une problématique monochrome.

Béance du regard du spectateur.

Je regarde obstinément ce qui finalement ne se laissera qu'entrevoir.

Répétition anonyme pour un infime déplacement.

Les espaces blancs de Guiffrey n'ont pas vocation à séduire.

Leur enjeu réside au-delà du paraître.

Simple chaos avant l'aurore.

Vers la grande nudité blanche du silence.

La lumière sculpte probablement ce vide.

La lenteur du regard apprivoise ou repousse l'absence de motif.

Pas le moindre alibi narratif.

Nous sommes à la merci d'une figuration absente.

Espaces neutres qui font l'objet d'une énigme.

Ouvrage muet d'excellence.

La cohérence de cette démarche porte le regard à la dérive.

Stupeur de beauté en guerre.

Le fantôme de ce faire hante déjà notre mémoire hybride.

Altération du temps linéaire vers un champ chromatique en voie d'extinction.

Rien à voir avec l'esthétisme.

Il n'y a pas d'acuité gratuite.

La répétition figure comme la recherche du juste pas dans l'œuvre de Guiffrey.

Sans fin, elle induit un passage.

Sa fonction semble interactive.

La répétition participe à une certaine mobilité à l'insu du spectateur.

L'effacement demeure d'un autre ordre, il instaure le reflet d'une perspective apocryphe.

Un leurre en ligne.

Brillant ou mat, le verre réfléchit le regardeur, mais non l'auteur.

Le peintre s'obstine à remplir l'espace avec du vide.

Et ce n'est pas là une tâche évidente.

Le regardeur, enfin, laisse son empreinte éphémère, son reflet dans l'œuvre elle-même.

Posture extrême de l'effacement du peintre qui sollicite sans relâche la concentration du spectateur; spectateur lui-même réceptacle vivant et acteur.

La vigilance vers la quintessence du regard d'autrui reste un impératif fort d'entrée de jeu.

Maintenant, doit-on pousser cette logique jusqu'à l'effacement du blanc pour le confondre, enfin, avec l'effacement de soi ?

Détachement ou simple suspicion ?

Paradoxe du blanc générique quasi improbable.

Un peintre peut-il naviguer complètement hors du champ chromatique jusqu'au signifiant vide de la couleur, s'il existe ?

 

Pas de commentaires superflus chez Guiffrey.

La peinture dans son projet visionnaire démasque toute cécité intérieure. Mais la beauté à l'état brut est inhospitalière.

Parfois impie.

Déclin fatal de la perception chez Narcisse.

Et comme Alice, nous devrons traverser le miroir pour atteindre les représentations de Guiffrey. Loin de toute séduction, l'effroi du beau ne nous laissera alors aucune esquive possible.

Voir nécessite quelque chose en soi.

Un cadre rigoureusement orchestré semble assigné aux représentations quadrangulaires de Guiffrey et régir l'espace imparti sans complaisance.

Le prolongement des côtés du carré contient l'espace idéal.

Prosaïquement, le centre résulte du cadre, à l'intersection de deux diagonales.

Or, d'une part, la figure géométrique en tant que telle tient lieu de périmètre symbolique dans mon champ de vision; d'autre part, la valeur chromatique de ce périmètre devient le motif virtuel du tableau, sur dérogation in extenso de l'espace vide vacant.

Ces figures géométriques pâles traversent l'espace euclidien et le bousculent littéralement du plus profond de leur transparence. Le carré par son assise figurale soigneusement « esquarrie » devient à son tour modèle scrutateur, fenêtre sur l'invisible, clivage entre le dehors et le dedans.

La béance du vide transfigure alors le spectre du néant vers un lyrisme achrome, un recueillement extatique.

Arrêt transitoire sur l'image.

L'effroi du beau n'est pas de même nature que l'effroi du vide.

Le blanc a valeur de seuil, quelle que soit la limite de nos repères.

Il incline ou rehausse ma vision, l'insère dans le champ de l'instantané aux apparences de l'immatériel.

Le blanc arrête ce qu'il cerne dans l'espace pour produire au-dehors cette incoercible tonalité qui émane de l'intérieur.

 

La clarté limbique du centre du carré repousse ses limites aux lisières du cadre. Aire si aérienne, équanime, distante, comme un sanctuaire.

Le reflet a imprégné le miroir intérieur de ces peintures jusqu'à ce que l'image de verre qui en résulte multiplie son contenu ou le brouille.

 

Le carré, simple archétype géométrique, incarne bien ici une figure emblématique proche de la fiction, au-delà du seuil du réel ou du symbolisme pur.

La cohésion plastique de ces carrés transfigure par ailleurs leur valeur sémantique pour tendre vers une configuration scénographique de l'ordre du sublime.

Carrés en forme d'énigme.

Objets d'investigations. Lointain intérieur.

Pressentiment de sphinx.

Carrés défénestrés par l'imago prométhéen.

Lumière opaque au cycle de genèse.

Souvenir récurrent des jardins secs (kare-sansui) japonais.

Le reflet s'approprie le théâtre de l'extériorité jusque dans l'intimité de ma vision.

Toutefois, le reflet de mes yeux dans l'ouvrage de verre n'est pas un regard peint.

Dès lors, L'absence de motif ne constitue plus un obstacle majeur à ma perception.

Le verre fait écran à tout ce qui se présente dans son champ.

Il y a bien un tohu-bohu du reflet qui exerce un charivari du réel dans le microcosme par-delà la vacance du motif, en dehors de mon regard.

Le vide ordonne l'espace en silence et nous aspire autant qu'il nous inspire par défaut.

Vide à quadrature imaginaire ?

Même immobile, le temps est encore trop rapide pour circonscrire l'espace.

La transparence du tableau procure des effets de surimpression, de même que le verre vire sensiblement au vert par superposition des plaques translucides.

Ce qui autorise une certaine duplicité de l'œuvre.

Entre silence et leurre, peu de désordre dans la figuration offerte avec une implacable économie de détails.

Vision en train de choir.

Le regardeur reste un témoin silencieux jusqu'à saturation, comme dans une pyramide.

Lecture anonyme à l'apogée de la discrétion.

Maïeutique de l'être et du paraître. Problématique très conceptuelle de la représentation.

Dialectique lumineuse de l'inertie et du mouvement.

Même l'ancrage chromatique (blanc) n'a pas une valeur immuablement « neutre ».

Y a-t-il un simple arbitrage ou un libre arbitre du blanc ?

Dans le champ thématique, le carré devient sujet ou objet, motif récurrent, partenaire du peintre, perspective frontale ou décalée.

Ou oblique ?

Les constructions visuelles de Guiffrey opèrent un découpage scénique de l'espace.

Les cadres des quadrilatères parfois enchâssés ou encastrés produisent des effets trompeurs de nacre, moirure ou glacis.

Entre le visible et l'invisible, des traces demeurent en suspens.

Matière hors d'atteinte. Matrice virtuelle empreinte de lumière.

Le peintre ravive le regard. Il ajuste entre la figure et son support un climat d'osmose.

De larges bords dépolis fonctionnent comme une marge, élargissant le cadre de ces forteresses vides. L'anatomie du vide rencontre

quelque réserve, à dessein.

Il faudrait pouvoir déplier ces structures hiératiques de verre, de leur terme à leur source, avec l'avidité d'un passeur.

Le vide sous-tend un fond d'absence.

L'image n'est pas claire.

Ni même trouble.

Quelle est la part de sa surface ou de sa profondeur ?

Même dans le doute le peintre reste visionnaire de son désir.

Statu quo du carré sous la grande nef de la lumière, dans sa verdeur très lisse ou sa pâleur impassible.

Du reste, la transparence n'a jamais été un outil neutre.

La matière-lumière met à l'épreuve l'épaisseur de la transparence, le poids de cette transparence.

Silence et situation d'errance sur le seuil de l'image imprononçable, affranchie de tout ornement.

Nous ne pouvons déroger à la rigueur du cadre.

Le blanc chez Guiffrey s'impose comme une couleur aphone, vague teinte de maquis, sans parure. Le leitmotiv des carrés se profile dans la répétition comme un «trompe-l'œil», vers des combinaisons de lecture qui se confondent à leur tour. Souvent, la surimpression occasionnelle du visage du spectateur se superpose à l'image, fortuitement ou non, et décline quelques interférences iconographiques. Événement éphémère d'un passant. La balle est dans le camp du spectateur jusqu'à un certain point d'éloignement ou d'insistance.

D'une certaine manière, ces figures vaguement galactiques basculent dans la géométrie de l'espace, sous leur propre portique, comme dans une mer démontée sans objet apparent. Alors le vide se propage au cœur de ma perception avec la lenteur d'une vague.

Labyrinthe intra vitrum.

Ni arbitraire ni vain.

Sans retour.

Immuable intrigue de sable.

La vacuité peut se concevoir comme un écho à la saturation du plein.

Le dispositif de Guiffrey atteint progressivement le disque dur de la perception.

Car ce dispositif porte en soi plus grand que lui.

Et que cela soit dit en passant, les nostalgiques de l'abstraction géométrique font ici fausse route.

N'ayons pas froid aux yeux, pénétrons le versant d'illisibilité de l'œuvre.

Poïétique de l'espace qui nous entraîne vers un espace métrique, apparemment atemporel.

Espace du dedans tourné vers la clarté du jour. Sobre esthétique ad hoc, sans point modal.

A ce stade, aucune exégèse ne pourrait traduire parfaitement l'alchimie de verre ou sa mise en abîme.

Murmure des formes sous le regard de l'existant.

Point d'orgue de la lumière face au temps.

Le temps de percevoir de l'intérieur.

Face à l'écoulement du silence que traverse la matière invisible.

Face au jeu d'éléments inorganiques qui semblent s'affranchir d'une métaphysique ponctuelle du réel.

Par sa transparence, le verre projette le visible dans la fluidité de l'instant.

Neutralité fictive du verre. Interprète païen, à la fois émetteur et récepteur.

Liant indiscernable.

Morphologie réfléchissante instable.

Notre regard s'abîme enfin dans la beauté comme dans une énigme.

D'abord, le beau nous fait violence.

Son excès nous brise.

Nous sommes seuls dans l'écart.

Blessure du regard hors de lui- même.

Car l'effet du beau suscite en nous l'effroi, comme une faille.

Arrêt fulgurant du temps. Renversement des évidences.

La beauté arme et désarme ma propre vision sans merci.

Elle stigmatise mon acuité de l'intérieur.

Brutale fugue dans le champ de l'étrangeté. Héros hors limites sans port d'attache tangible.

Cheminement majeur du vide et du silence.

Tandis que le jour filtre par les interstices du doute, l'œuvre en partie inaccessible veille.

Car le temps de ma vision ne connaît pas son échéance, en lieu et place, dedans ou hors cadre, face à l'infini de toute attente.

On ne peut certainement assouvir la densité de sa vision qu'en fermant les yeux.

Déplacement immobile vers l'invisible, précurseur de l'absence révélée.

S'il y a lieu, l'illumination renonce à l'éblouissement du monde sensible.

La vacuité raille les évidences les plus ultimes de mon champ de perception.

Rien n'est fondamentalement trop précaire pour me dispenser de voir. L'émergence du sublime délivre mon acuité d'un réalisme simpliste.

L'éclat du blanc relègue à l'ombre l'infime nuit du jour.

Post scriptum

 

Bernard Privat

 

La beauté n'autorise pas d'imposture entre l'immuable et l'inédit.

 

 

 

 

 

 

La galerie ETC est une galerie d'art minimaliste et sensible. Historiquement situé dans le Marais à Paris (28 rue Saint-Claude, 75003 Paris), elle représente les artistes Frédéric Benrath, Claire Chesnier, Claude Chaussard, Jean Degottex, Charles Pollock, Albert Hirsch, René Guiffrey et Max Wechsler et vous accueille du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures.