Maurice Benhamou en 1949

Maurice Benhamou en 1949

1 Juin 2020

Skateboard

Maurice Benhamou

Que voulez-vous que je vous dise ? Il est quand même risqué de faire du skateboard sur l'avenue de La Motte-Picquet à 90ans.

Que décidez-vous ? demande mon fils.

De plus, à cause de l'anticoagulant, je ne peux pas opérer avant 4 ou 5 jours. Et vous connaissez la situation cardiaque ! Vous êtes vous-même médecin vous ne pouvez ignorer que les chances seraient plus que minces.

 

Je ne perds rien de cet entretien derrière la porte de ma chambre à Cochin demeurée entrouverte.

 

Les circonstances de la chute sont très caricaturées . J'ai posé le pied sur une de ces planches à roulettes dont se servent les brocanteurs pour transporter de petits meubles entre leur camion et la tente d'exposition à l'entrée de la rue Cler. Elle était restée sur le bitume le long du trottoir. Imparable.

 

J'ai été projeté sur l'avenue.

 

Les jours suivants, je ne pensais qu'à négocier avec la douleur et l'inconfort de ces multiples fractures du col du fémur et du fémur lui-même.

 

Le chirurgien a finalement accepté de pratiquer, sans y croire, une opération très complexe. Confraternité? Il pouvait très raisonnablement se récuser. Une attelle et le grabat c'est souvent dans un tel cas le sort des vieux.

L'opération eut lieu. Elle fut un échec selon le praticien lui-même.

 

Certes j'y survivais provisoirement mais bien que le "clou" eût été correctement planté et les os parfaitement solidarisés, des artérioles avaient été tranchées. La complexité du geste et l'intense vascularisation du site étaient la cause d'une hémorragie interne très abondante.

 

Je commençais à me réveiller. Autour de moi une agitation, un désordre de voix. Peu à peu je compris que l'on devait me transporter dans un autre service mais que , compte tenu de la quantité de sang que je perdais et de l'éloignement de ce service, le labyrinthe des couloirs, la lenteur des ascenseurs, je ne tiendrais pas. Quelqu'un proposa un raccourci considérable par la terrasse du bâtiment.

 

Nous voici soudain à l'air libre, en troupe, anesthésiste, médecin, infirmiers et moi demi nu sur un lit brancard à hauteur de leurs épaules, face à face avec le ciel immense d'un bleu clair radieux.

 

J'avais pleine conscience de la situation avec ses urgences, ses imminences ou plutôt ce qui était en train même de survenir ; or non seulement je n'en étais pas accablé mais je me sentis soudain soulevé par un élan d'enthousiasme, de vie, de bonheur jamais ressenti auparavant, le sentiment d'un corps à corps avec ce bleu.

La grande salle blanche à laquelle nous parvînmes était glaciale. Quelques très jeunes médecins joyeux, rieurs s'agitaient autour de leurs écrans. Radiologie interventionnelle de création récente.

 

La voix, au-dessus de ma tête, de celui qui dirigeait la manœuvre disait : La plus grosse vous l'aurez facilement . Je l'ai, murmura une voix. L'autre est trop fine nous n'y arriverons pas. Silence puis : Je l'ai eue du premier coup triompha une autre voix très jeune. On venait peut- être de me sauver la vie. Il y eut un échange de plaisanteries et de rires. Pour moi tout cela venait d'ailleurs; je ne me sentais nullement impliqué.

 

La longue hospitalisation qui suivit m'offrit tout le loisir de revenir sur ces événements, de les revivre et d'y réfléchir.

 

Ce moment d'exaltation et d'immense bonheur au seuil même de la mort avait quand même quelque chose d'insolite. Au lieu, devant la beauté du bleu, d'éprouver un sentiment d'arrachement, le désespoir du "jamais plus", c'est l'inverse qui s'était produit et c'est l'immédiateté de la mort qui exalta ma jouissance du bleu.

Au lieu que la mort vienne d'abord dans la réalité, c'est ce vide d'or cyanique qui devenait le seul réel.

 

Mon entourage avait loué mon sang-froid et mon impassibilité devant la mort. "Tu mourais en Romain". Cela est faux. La mort ne s'est pas imposée comme une réalité. Non pas que je crusse y échapper par un miracle imprévisible. Simplement j'avais cessé de croire en elle.. Je pense aujourd'hui que si la beauté du bleu avait bien été la cause de ce moment extraordinaire de bonheur, elle n'avait pas été la seule cause. Quelque chose de bien plus considérable venait de survenir. J'avais eu la révélation de l'inanité de la mort. Tout près d'elle, le nez dessus, je m'étais aperçu qu'il n'y a rien. Elle n'est pas. C'est une illusion. Peut- être même une idéologie. Je ne mourrai pas. Jamais. En aucun cas "je" n'aurai le moindre contact avec la mort. C'est ce triomphe qui m'exaltait.

 

Évidemment cela pose un problème. Nous savons que nous mourrons, nous avons vu nos proches mourir. Nous avons même rédigé un testament mais nous ne pouvons ni logiquement ni matériellement avoir une expérience concrète, une épreuve de la mort. Ce qui concerne cet au-delà supposé de notre vie, la mort, est toujours lié aux religions, aux croyances.

 

La physique quantique suggère qu'il n'y aurait pas un seul univers mais une infinité de multivers En voici deux. Nous vivons dans un univers collectif où chacun a une expérience de la mort d'autrui. Mais nous vivons aussi dans un univers individuel, une immanence qui n'est pas relative (immanence à quelque chose) mais absolue. Un univers en ce dernier cas où tout n'est qu'à nous et que nous ne pouvons partager. La terre y est plate et ne tourne pas. Verte et non bleue. La vie ne peut s'y interrompre pour nous sauf à imaginer une faculté d'ubiquité qui nous permettrait d'être d'un côté et de l'autre de la rupture pour la constater, ce qui serait absurde. Pour le sujet il n'y a qu'une éternelle "fons vitae". "Nous savons et nous expérimentons que nous sommes éternels" dit Spinoza.

 

Vérités phénoménologiques. Certes nous savons que dans un autre univers, collectif celui-ci et auquel nous appartenons aussi subsidiairement il y a une vérité différente, nous savons que nous mourrons, mais, c'est bien connu, ce que l'on sait n'est pas à soi, appartient à un autre univers. À soi vraiment, n'appartient que l'expérience intime. Ce premier univers ne s'accommode que de l'infini, sans temps ni espace.

 

En fait , nous savons tout de la mort des autres mais nous ignorons tout de la nôtre , et il en sera toujours ainsi et pour tout le monde, parce qu'elle n'existe pas.

 

C'est parce que nous parlons à partir du deuxième univers que nous pouvons articuler : S'il n'y a pas la mort qu'y a-t--il? Dans l'univers immanent la question ne peut se poser il ne peut y avoir que de la vie Rien d'autre que de la vie jusqu'au dernier souffle . Après ? encore de la vie. En réalité il n'y a pas un après mais un continuum. Il n'y a que cela, la vie. La nature entière. La mort est un fantasme idéologique. Les feuilles que nous disons mortes ne deviennent pas de la terre, elles l'ont toujours été.

 

Quand un grand fleuve se jette dans la mer dit-on qu'il meurt ? Que veut dire, pour lui, disparaître ? sa nature hydrique se trouve engagée intacte en un incroyable élargissement de sa forme.

 

Toute "mort", dans l'univers intime de chacun, doit être vue comme un élargissement infini, aux dimensions de la nature, et devrait être fêtée. Certes dans notre univers collectif elle demeurera sans doute à jamais l'illusion qu'elle est car l'expérience que nous en avons est celle du deuil et que les religions sont bien loin de disparaître.

 

Mais, quant à moi, la fête de bleu et de lumière parmi laquelle je m'élançais de cette terrasse blanche me désaveuglait.

 

Maurice Benhamou

 

 

 

 

 

La galerie ETC est la galerie de l'art minimaliste et sensible. Historiquement situé dans le Marais à Paris (28 rue Saint-Claude, 75003 Paris), elle représente les artistes Frédéric Benrath, Claire Chesnier, Claude Chaussard, Jean Degottex, Charles Pollock, Albert Hirsch, René Guiffrey et Max Wechsler et vous accueille du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures.