4 Juin 2020

Dans la lumière de Claude Chaussard

Maurice Benhamou

 

L'œuvre si subtile et par certains côtés, si radicale de Claude Chaussard n'est pas de celles qui s'affichent mais de celles qui s'effacent. Le sensible y joue souvent à la limite du visible.

 

La pointe d'argent que le peintre utilise au lieu de graphite touche le papier des "éventails" blancs d'une ligne indistincte et silencieuse qui apparaît et disparaît selon la lumière.

 

Même quand l'effacement ne concerne pas le visible, il s'applique toujours au peintre lui-même. Ainsi ces papiers qui ne portent qu'une ligne horizontale bleue soit dans la partie basse d'une surface carrée blanche soit sur le bord même de sa limite inférieure. Nulle trace de la main. Cette ligne n'est pas "tracée". Elle est claquée au cordeau de carrier. Projetée comme au tir à l'arc. Poudre sèche de bleu charron qui persiste à claquer. Qui n'entre dans aucun rapport chromatique, c'est à dire dans aucun récit. Ce bleu intransitif, intransigeant, ne dit rien. Il se met à être. Et, par là, se temporalise.

 

L'on trouve au début des années 90 des œuvres d'un format tel (10 x 250 cm) que l'on ne peut les envisager que dans la diachronie. Le regard suit alors lentement, sur le papier marouflé sur métal, une unique ligne dans ses élans et ses effleurements.

 

Certains autres travaux utilisent des fragments d'écorces de très vieux hêtres, frênes ou acajous en fines lamelles comme exfoliées. Les traces de vaisseaux ligneux y sont lisibles, ornements plus ou moins épaissis par l'âge, différents selon les essences. Moins encore que les formes, les couleurs ne doivent à l'artifice c'est à dire à l'arbitraire. Elles doivent d'abord à l'effet chimique des concentrations de lumière et au rôle toujours actif de la durée.

 

La temporalité constitue en fait l'élément essentiel de cette œuvre plastique paradoxale. Durée peinte. Figuration de l'infigurable quatrième dimension que serait le temps.

 

Il y a une grammaire particulière à ce travail. Toutes les formes s'y plient à un emploi inchoatif. Tout y est toujours "en train de". De s'effacer, de se modifier, de se développer, de durer. Il est donc vivant, et non pas dans un sens métaphorique. C'est pourquoi la brièveté extrême de ce qui s'y exprime échappe à tout minimalisme et à tout ce que ce terme porte de formalisme et de raideur.

 

Toujours avec la même économie, la même radicalité non ostentatoire, cette recherche se développe en séries. "Ostinato rigore". C'était aussi la devise de Léonard. Mais elle aurait pu être celle de Cézanne ou de Malévitch.

 

Formats modestes (50 x 50 cm). L'épaisseur des châssis confère aux toiles un caractère sculptural neutre. Un mélange blanc mat d'acrylique et de vinyle couvre sans trace de brosse la surface et les chants.

 

Le centre de la toile a, auparavant, été peint d'un carré d'huile dépigmentée. Lorsque la couche blanche passe sur ce carré préparé, elle patine crée des formes imprévisibles entre lesquelles l'huile crue, la matière organique non stabilisée, d'une extrême sensibilité à la lumière, jaunit ou pâlit selon son exposition et la durée de cette exposition. Et cette vie de l'huile rend saisissantes les formes blanches qui ont pu s'incruster. Le rapport entre les deux matières procure, de façon jamais éprouvée auparavant, l'émotion de sentir l'haleine même de la peinture.

 

Ce sentiment que nous est révélé, au-delà de la blancheur impersonnelle du blanc mat, quelque chose de l'intimité la plus secrète de l'œuvre s'intensifie encore avec la série la plus récente intitulée "Lettres des Anges". Toujours des formats carrés mais d'un papier souple, très blanc, semblable à ce que l'on appelle du "non-tissé". L'huile répartie par légères macules, soit groupées, soit envahissant le champ, semble venir non de la surface, mais du filigrane du papier. Elle "saigne" secrètement. Durablement. Elle confère une transparence à l'opacité du monde. Transparence précaire qui s'efface selon nos mouvements devant l'œuvre. Mais qui nous envahit soudain si profondément que nous perdons pied en nous-mêmes.

 

Quel sera le prochain événement de cette quête portée à chaque série un peu plus loin ?

 

Texte de Maurice Benhamou extrait de Le visible et l’imprévisible, Edition L’Harmattan 2006

 

 

 

 

 

La galerie ETC est la galerie de l'art minimaliste et sensible. Historiquement situé dans le Marais à Paris (28 rue Saint-Claude, 75003 Paris), elle représente les artistes Frédéric Benrath, Claire Chesnier, Claude Chaussard, Jean Degottex, Charles Pollock, Albert Hirsch, René Guiffrey et Max Wechsler et vous accueille du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures.