4 Juin 2020

L'espace plastique

Maurice Benhamou

«Je suis maintenant impersonnel, écrit Mallarmé à Cazalis en mai 1867, une aptitude qu'a l'Univers spirituel à se développer à travers ce qui fut moi».

 

Jean Degottex, à l'époque des «Reports», aurait pu reprendre à son compte cette remarque. Mais le poète de son côté se reconnaîtrait tout à fait dans l'ambition du peintre de déduire l'immatériel de la matière même.


A la suite de la série des «Papiers-Pleins» qui constituent une remise en question de la surface, une exploration directe de l'intérieur du matériau par arrachage, collage et décollage du papier, celle des «Reports», à partir de 1977, accentue l'effort de dépersonnalisation. le peintre y émancipe le tableau. Il l'autorise en quelque sorte, une fois un protocole établi, à se créer lui- même.

 

Dans certaines toiles, par exemple, la moitié supérieure, dite active, est partiellement encollée. Par pliage, elle reporte un peu de colle sur la partie passive. Le rouleau, chargé de noir, passe uniformément sur tout le champ pictural. C'est alors que la matière s'éveille vibre, s'anime. La force qu'elle contient monte comme une sève. Les tractions de la colle crispent violemment la toile, les parties encollées repoussent le pigment vers la surface, celles qui ne le sont pas l'attirent se laissent imprégner et traverser. Au lieu de cacher le recouvrement dévoile. Dans ce champs de forces, la forme se constitue. Forme substantielle. C'est la matière tout entière qui se trouve informée. La toile n’est plus un support. Elle n’est même pas, comme chez certains, un élément de sensibilisation de la surface. Elle est le corps de l’oeuvre. Non pas derrière l’oeuvre, mais l'œuvre elle-même. On ne peut donc s'étonner de ce que le champ soit pris en compte par la picturalité avec la même intensité en toutes ses parties.

 

Les lignes, tracées en report, c'est-à-dire en relief et en creux, ultime avatar de ces thèmes du signe et de la ligne d'écriture que l'œuvre développe presque depuis l'origine, ne gardent trace que de la respiration, du poids du corps et de la sincérité fulgurante du geste. De l'écriture elle-même, rien. Comme si, disparaissant sur le lieu de son inscription, celle-ci se dérobait dans le vide qu'en tous sens elle ouvre.

 

Le peintre a assisté en témoin à ce dévoilement du tableau. Mais ce dernier «témoigne aussi pour le témoin» (pour reprendre la belle expression de Paul Celan). L'un parle pour l'autre. L'humilité totale du créateur a supprimé toute lutte, tout affrontement entre son œuvre et lui. Taches, déchirures ou froissements involontaires du papier, faux-plis de la toile, déviations de la brosse, craquelures, tout est respecté. Un fil échappé à la trame est ramené, collé sur la surface pour mieux apparaître. Pas un accident n'est perdu.

 

Le travail des peintres a toujours consisté, essentiellement, à masquer 1'accident. Léonard ne pourra jamais voir la fissure du vieux mur en elle- même. Il offre à l'imaginaire d'en détourner le sens vers

l'image qui la nie. De même qu'on ne voit plus le «merveilleux nuage» quand on y lit une tête de chien. II y a, derrière le travail de Degottex, une véritable théorie de l'accident. L'accident permet d'inscrire l'œuvre dans le champ de l'indéterminé, de l'erratique, de l'imprévisible et, par là, contribue à la préserver de toute clôture sur elle-même et de toute réification. Elle apparaît alors comme une montée en forme du chaos auquel le débordement accidentel fait toujours référence. La saisie formelle doit être perçue en train de se faire, à même l'informe dont les traces, en cours de réévaluation, demeurent. On pourrait même dire qu'il n'y a plus de frontières entre l'intervention et l'accident. Ce mode d'élaboration qui s'appuie sur le non-agir, ce comportement créateur à la fois passif et concentré qui offre une telle autonomie au tableau, installent l'accident au cœur même du travail. A des degrés et des stades divers, toute forme y est accidentelle et tout accident y fait forme.

 

C'est donc, l'infinité des possibles que l'accident met en évidence. Mais il fait apparaître en même temps l'impossibilité constitutive du tableau.


 

Dès lors, c'est dans cette ostension des accidents et des processus, tous deux indissolublement liés, que se révèle le véritable, le seul but de cette peinture et aussi, plus largement, une conception de l'art comme réalité mêlée à celle de la vie. Car qui peut dire où commence et où s'arrête le processus? Fabriquer le châssis, clouer la caisse d'expédition, accrocher, font à un moment pleinement partie de l'œuvre. Mais pourquoi pas l'existence tout entière de l'artiste? Jean Degottex a toujours insisté sur cette dimension éthique de l'art. «Si nous comprenions bien un simple morceau de papier kraft, disait-il, nous ne ferions plus de guerres».

Grâce dansante de ces peintures. Elles ne subissent pas l'usure de celles qui donnent à voir au lieu de se donner elles-mêmes, et leur austérité n'est qu'apparente. Les formats les plus démesurés ne peuvent entamer cette légèreté car elle est leur essence même. Ils permettent à la peinture d'absorber tout élément formel. De plus, ils attirent physiquement le spectateur. Les très grands formats sont des demeures. «Contempler, dit un maître Zen, c'est s'asseoir et oublier». On n'a pas besoin de regarder longtemps ces tableaux pour qu'ils disparaissent.

 

La raison essentielle réside dans la nature de leur espace.


 

Tractions, enfoncements, fond en tant que forme, empreintes envers/endroit, absorption/adsorption de la couleur; instaurent un espace sur plusieurs plans - plans réels bien sûr et non pas figurés - surgis dans l'épaisseur même de la toile. Et pourtant cet espace n'est pas l'espace réel.


 

«Ni réel ni figuré, cet espace n'a pas d'équivalent repérable», dit le peintre.


Chercher à rendre, avec des éléments réels, un espace irréel renverse exactement le projet de la peinture traditionnelle. Irréel n'est pourtant pas le mot juste. Ce pur espace plastique n'est en fait ni réel ni irréel mais d'un autre ordre. «Peindre, dit encore Degottex, c'est entrevoir le vide, le neutre qui est pour moi la vraie matérialité».


 

Pas plus que l'accident ne doit être vu comme un défaut, le vide n'est manque ni absence. Il ne signifie pas le néant. Il ne s'agit pas non plus de ce vide relatif qui sépare les choses mais du Vide Parfait dans le sens du bouddhisme et qui cherchera à caractériser le tableau comme événement absolu.

 

L'espace qu'il indique, cependant, n'est pas localisable. Pas même entre les dimensions du châssis. Extérieur et intérieur du tableau sont un. Dans l'espace qui l'environne, il ouvre un espace autre. Ainsi l'harmonie de complémentarité qui naît de cette complicité entre les deux parties de la toile dépliée après le report, se retrouve-t-elle entre l'espace intérieur et l'espace extérieur dans un vertigineux élargissement du rapport actif/passif. Entre le vide-matière et le vide immatériel qu'il crée.

 

Jean Degottex a marqué lui-même les articulations de son itinéraire:

 

  1. De par la couleur, la nature.
 

  1. De par la nature, le signe.
 

  1. De par le signe, l'écriture.

  1. De par sa sérialisation, la ligne d'écriture.

  1. De par le texte, la texture.

  1. De par la texture, le vide.


 

Avec les «Reports», nous atteignons à la dernière étape. Il lui en reste pourtant une septième à franchir. Celle qui va lui permet- tre, partant du vide, de retrouver la nature. La même. Transfigurée. A quelques mois de sa disparition, dans l’espace parfaitement vide de la Galerie de France repeinte en blanc, sols, murs et plafonds, il présente, simplement appuyés contre le mur, les troncs tavelés de lauriers et tués par le gel. Convoquant la peinture au-delà du tableau, au-delà d’elle-même, il fait quelque sorte fleurir des arbres morts, ce qui est peut-être la finalité de l’art.

 

Texte de Maurice Benhamou extrait de L’espace Plastique, Paysages de l’Âme et portraits critiques Edition Name, 1993

 

 

 

 

 

 

La galerie ETC est la galerie de l'art minimaliste et sensible. Historiquement situé dans le Marais à Paris (28 rue Saint-Claude, 75003 Paris), elle représente les artistes Frédéric Benrath, Claire Chesnier, Claude Chaussard, Jean Degottex, Charles Pollock, Albert Hirsch, René Guiffrey et Max Wechsler et vous accueille du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures.