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Claude Chaussard – Le bleu intime du temps qui passe

François Beauxis

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François Beauxis

Le bleu intime du temps qui passe

Art’Nmag_ Sept_Oct 2019

 

Claude Chaussard est un peintre de l’intime et de l’invisible, qui nous questionne sur le temps, la mémoire et l’instant présent. Il travaille à Montréal et à Paris, où il est né et a fait ses études. Architecte de formation, cet artiste bi-continental a développé un art subtil qui trace en lignes bleues le temps et l’espace.

Bonjour Claude, vous avez cette passion pour le bleu. Tout d’abord quel sens attribuez-vous à cette couleur?

Je vous parlerais plutôt d’émotion. Émotion ressentie lors de la découverte, et je dirais du choc émotionnel quand j’ai vu, dans mon adolescence, pour la première fois le papier découpé de Nicolas de Staël « Collage sur fond bleu » au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Ce bleu et la partition de l’espace au sein de ce fond bleu, la partition de ces surfaces colorées dans un équilibre parfait m’ont toujours fasciné. Images rémanentes encore actuellement.

Pour moi, le bleu « n’est pas une couleur mais une aventure intérieure ». La formule est Maurice Benhamou.

Vos travaux donnent à montrer un monde géométrique, des lignes parallèles, des quadrillages, des alignements ; est-ce une écriture quasi-musicale du monde ou encore le prolongement, à une échelle plus large, de votre travail d’architecte?

Vous savez « l’architecture est une symphonie dont la lumière et l’ombre sont les notes ». Cette citation de Raymond Fischer peut tout à fait s’adapter aussi à la musique, au dessin, à la peinture, même à la littérature : tous se rejoignent dans la notion de rythme. Considérer la peinture uniquement sous l’angle de la « représentation » néglige cette loi fondamentale de l’harmonie, née de la juste proportion des lignes, des surfaces, des valeurs, des couleurs, des rapports, de la construction.

Par exemple, lorsque j’utilise, dans une partie de mon travail, la corde enduite de poudre bleue dont se servent les maçons, celle-ci claque, vibre et, suivant les tensions que je lui imprime, des sons » mats ou éclatants » ponctuent la toile de silence. Claquement. Silence. Rythme.

Vous êtes attaché à « écrire » le mouvement du temps, la mémoire qui passe et qui s’efface, l’instant éphémère du paysage, qui change sous l’angle de la lumière. Dans vos premiers travaux, vous avez utilisé la pointe d’argent, pour tracer les contours évanescents de corps nus, mais aussi l’huile dépigmentée, qui après avoir « saigné » sur papier, se décolore à la lumière et se révèle à l’ombre. Quel est, aujourd’hui, votre dessein d’artiste et votre proposition artistique en utilisant la couleur bleue si forte et si permanente sur le papier?

Aujourd’hui comme hier, dans mon travail c’est le médium qui décide de l’itinéraire.Vous énumérez différents médiums que j’utilise depuis des années. Vous avez raison, je travaille sur le passage du temps. Mais, et vous l’avez précisé, je travaille aussi sur l’instant. Prenons l’exemple de la pointe d’argent dont le trait est immuable, impossible à effacer. Le travail est dans l’instant. Par contre, l’œuvre elle-même, par oxydation, va évoluer avec le passage du temps. Même processus dans le cas de l’huile dépigmentée : ma part de travail se situe dans l’instant, l’œuvre ensuite se crée par elle-même dans le temps. Dans le cas de la poudre bleue, le processus est identique, mais s’accélère. Même obsession de l’instant : c’est le moment déterminant de libération de la corde; même préoccupation de l’aléatoire : c’est le poudroiement et sa retombée. Enfin, depuis peu, j’utilise dans la série Carbone le pouvoir du transfert grâce auquel l’accumulation systématique de lignes va, sur la feuille de carbone, se révéler aléatoire.

Vous mentionnez « l’instant éphémère du paysage ». Vous faites sans doute référence à mes réalisations d’art public et plus particulièrement au projet en phase de développement de la Passerelle Dominion à Montréal. Il s’agit de la réminiscence immatérielle d’une architecture ouvrière aujourd’hui disparue, où l’œuvre essentiellement lumineuse se fait plus ou moins discrète ou éclatante selon les variations météorologiques. Mémoire d’un lieu où la lumière bleue ponctue l’espace urbain. Cette fois encore, l’œuvre demeure autonome face au temps qui passe.

« Pour aller où tu ne sais pas, a écrit saint Jean de la Croix, tu dois prendre le chemin que tu ne connais pas. »

Un dernier mot, cher Claude. Quelles sont les dernières expositions qui vous ont marqué.

Nous avons eu la chance dans la dernière année de voir, à Paris, trois expositions où le plaisir, la liberté de créer sont transcendés. Nous avons vu, au Centre Pompidou, la force créatrice de Braque (Le Patron, dit Jean Paulhan) et de Picasso se déployer toile après toile non pas en rivalité, mais dans un échange lui-même source de créativité. Une complicité qui stimulera la création artistique.

J’ai retrouvé la même émotion à l’exposition Miro, au Grand Palais. Jusqu’à la fin, la magie opère. Le plaisir et la liberté à leur paroxysme. Et que dire de « Triptyque Bleu I, Bleu II, Bleu III ». Une merveille.

Enfin, cette exposition que j’ai tant attendue, depuis des décennies : Strzeminski et Kobro au Centre Pompidou. Vous ne serez pas étonné de mon enthousiasme devant leurs travaux et leur théorie de l’Unisme du début des années 30 qui m’ont ouvert le champ des possibles. En passant, une suggestion : le dernier film d’Andrzej Wajda sur les dernières années de Strzeminski, « Les Fleurs bleues »…